Octobre 2016 - Table-ronde Datong "Culture et économie dans le processus de mondialisation"

La sixième table-ronde culturelle franco-chinoise s'est tenue en Chine, à Datong, dans la province du Shanxi, du 8 au 13 octobre 2016.

Le thème retenu pour cet échange était "Culture et économie dans le processus de mondialisation"

Allocutions d’ouverture :

M. Su Ge, Président du CIIS

M. Pierre Morel, Président de la Fondation V. Segalen

Première session : Les interactions entre culture et économie
Culture et économie
L’influence de la culture confucéenne sur le développement économique de la Chine

Deuxième session : Culture et vie économique
De la civilisation à la culture : histoire d’un renoncement ou signe d’ouverture ?
Culture populaire et petit commerce : comparaison des activités économiques des Dongbei et des Wenzhou en France

Troisième session : Culture et économie dans la mondialisation
Comment la révolution numérique transforme-t-elle la culture ? 
A la recherche des tremplins du décollage économique : la civilisation protestante, la civilisation confucéenne en Asie orientale et les relations de cause à effet de la prospérité économique 

Quatrième session : Culture d’entreprises et développement international 
Les effets de la culture d’entreprise dans les investissements chinois à l’étranger 

Cinquième session : Economie et culture en tant que pouvoir 
Les différents systèmes de « soft power » 
Influence économique et expression culturelle 

Sixième session : Le renouveau d’un pays passe-t-il par la culture ou par l’économie ?  
L’économie facteur de progrès culturel : réalité, utopie ou illusion ? 
Equilibre interethnique fluctuant et accélération du processus d’uniformisation 
Lecture extérieure des Chroniques de l’étrange 

Septième session : Les relations économie-culture et la cohésion sociale 
Politique culturelle et cohésion sociale : exemple de la communauté chinoise en France 
Les relations entre culture et économie dans la coopération économique en Asie orientale 

Conclusion - Allocutions de clôture 
M. Pierre Morel et M. Guo Xiangang

Délégation chinoise

M. SU Ge Président de l’Institut Chinois d’Etudes internationales
M. GUO XiangangVice-Président de l’Institut Chinois d’Etudes Internationales
M. JIANG Yuechun Directeur du Département Economie mondiale et développement l’Institut Chinois d’Etudes Internationales
M. CUI Hongjian Directeur du Département Europe de l’Institut Chinois d’Etudes Internationales
M. CHU Xiaoquan Professeur à l’Université Fudan de Shanghai
M. WU Hongmiao Doyen et directeur du Département de français de l’Université de Wuhan
M. XU Tiebing Professeur à l’Université de la Communication de Pékin
M. GUAN Kai Professeur à l’Université des Minorités de Pékin
M. WANG Ruibin Chercheur associé au Département Economie mondiale et développement l’Institut Chinois d’Etudes Internationales
M. Alex HONG Directeur adjoint du Département de RSE et Marque du Groupe Hainan Airlines



Délégation française

M. Pierre MOREL Président de la Fondation Victor Segalen, Ambassadeur de France en Chine de 1996 à 2002
M. François d’AUBERT Ancien Ministre, Vice-Président de la Fondation Victor Segalen
M. Xavier PATIER Ecrivain, Directeur général des services de la Mairie de Toulouse
M. Pierre CONESA Consultant, ancien Directeur adjoint de la Délégation aux Affaires stratégiques (Ministère de la Défense)
Frère Samuel ROUVILLOIS Philosophe, théologien
M. Olivier MELLERIO Président de l’Institut Aspen France
M. Maël RENOUARD Ecrivain
M. Jean-Paul TCHANG Président de WST Conseils
Mme Laure MELLERIO- SEGALEN Présidente déléguée de la Fondation Victor Segalen
M. WANG Jiann-Yuh Directeur de la Fondation Victor Segalen
M. Brieuc SEGALEN Conseiller de la Fondation Victor Segalen
M. Bruno GENSBURGER Consultant
M. Alban YUNG Secrétaire général de l’Association Avenir France-Chine
 
Texte de conclusion de M. Pierre Morel, Président de la Fondation :
 
CULTURE ET ECONOMIE DANS LA MONDIALISATION
 
CONCLUSIONS DE LA TABLE RONDE FRANCO-CHINOISE DE DATONG (10-12.X.2016)
 
 
Notre débat a été riche, original, sérieux, grave parfois, dans un climat d’amitié. Au nom de la Fondation Segalen, je veux dire notre reconnaissance à l’Institut chinois d’études internationales (C.I.I.S.) pour son hospitalité. Au cours de cette sixième rencontre, nous avons pu consolider notre familiarité, tout en accueillant de nouveaux participants, conformément à une tradition maintenant bien établie.
 
Nous n’avons certes pas couvert tous les aspects du sujet. Il faudra y revenir. S’agissant de concepts assez mouvants, nous avons pu apporter des précisions, qu’il s’agisse du rapport entre culture et civilisation, des modèles sociologiques, notamment ceux définis par Max Weber, ou encore du « soft power », de l’influence, dont nous avions déjà parlé l’an dernier à Chambord. 
 
Pour résumer nos échanges, je dirais que nos avons constaté une perte de sens. Elle est due au développement accéléré de la mondialisation, et à la nécessité qu’elle impose de réaménager nos concepts.
 
1. Nous avons d’abord relevé une interaction croissante entre l’économie et la culture.
 
La rapidité des changements entraîne une adaptation constante des personnes comme des organisations, et nous avons noté l’émergence d’une formule idéale, ou souvent considérée comme telle, celle de la croissance dite « homéostatique » des ‘startups’, qui sont capables de rester elles-mêmes tout en se modifiant sans cesse. C’est le signe d’une nouvelle règle du jeu, mais elle ne peut pas être généralisée. Il y a des invariants, qu’il faut savoir prendre en compte et respecter si l’on ne veut pas provoquer des catastrophes.
 
Pour illustrer le débat sur les effets d’internet, je résume cinq problématiques différentes abordées au cours de nos discussions :
 
- « La culture s’arrête là où commence internet », ou encore « l’intelligence s’arrête avec internet, qui nous fait passer du vrai au vraisemblable ».
 
- En sens inverse, « la culture passe par internet », en Chine en tout cas, car c’est grâce à cela que l’on peut ouvrir un débat critique.
 
- « Internet transforme la civilisation audiovisuelle en culture » et développe une nouvelle morale, celle de l’institution mimétique de soi-même par la manifestation ouverte, publique de sa personnalité.
 
- « L’irruption des algorithmes installe une comptabilité des désirs, qui sont ensuite canalisés et donc manipulés, et crée une sorte de GPS comportemental ». Pour savoir comment se conduire, il suffit de consulter internet : on est alors calibré.
 
- Enfin, internet est devenu un outil de violence, de diverses façons : c’est un « exutoire contre les élites »; l’exigence de transparence absolue devient dictatoriale ; et l’on sait que la propagande et le recrutement jihadistes privilégient internet.
 
Cet inventaire trop bref  de quelques facettes d’un vaste sujet nous donne au moins une idée du travail qu’il nous reste à poursuivre.
 
2. Le capitalisme dérégulé installe un « darwinisme » international.
 
La fragilisation de nos sociétés est un fait, nous l’avons abordé de diverses façons.
 
- Le développement du crime organisé a pris une dimension particulière entre la France et la Chine avec l’organisation de puissantes filières d’immigration clandestine tenues par des « têtes de serpent ». Cette forme d’esclavage moderne, dans laquelle le passage est parfois payé pendant toute une vie, entretient de larges communautés délinquantes qui sont un produit de la mondialisation. Reconnaissons que l’on n’évoque guère ce sujet qui dérange, mais le crime organisé a été le premier bénéficiaire de la globalisation des échanges.
 
- Les héritages culturels, les grandes références résistent certes, et parfois de façon puissante, mais il faut relever trois formes de dérive de plus en plus fortes : le nivellement des spécificités, cette banalisation généralisée qui conduit au relativisme ; dans le même temps, la « folklorisation », par laquelle la culture devient du culturel consommable par tous ; enfin, par réaction, la fixation identitaire qui transforme une tradition vivante en instrument d’exclusion.
 
- La numérisation de tous les aspects de la vie sociale et personnelle ne connaît plus de limites, et se généralise selon le critère de la performance. Un « économisme » simplificateur sert de référence commune et ramène tout au mesurable, au nom de la plus grande efficacité. La conséquence, c’est une croissance prometteuse au départ mais vouée à s’affaiblir, sans vrai progrès, sans projet, sans promesse.
 
Dans ces conditions, on voit bien comment le ‘chacun pour soi’ devient la règle et ramène à la logique hobbésienne de la défiance généralisée, jusqu’au contre-modèle délirant du djihadisme, qui dénonce la violence du capitalisme global « impie » et retourne contre lui ses outils les plus performants dans un mimétisme destructeur.
 
3. Pour sortir de cette dérive, il faut encourager la sagesse par le discernement.
 
Au cours des dernières années, la tendance dominante a été de chercher un remède, voire une réponse globale, dans ces retouches habiles au système que sont les jeux de l’influence, de la puissance souple (le « soft power » tel que défini par Joseph Nye), ou, mieux encore, de la « puissance intelligente » invoquée par Hillary Clinton.
 
Le moment est venu de développer une réflexion critique sur ce concept qui entend définir une nouvelle forme d’exercice du pouvoir, moins impériale, moins exclusive, au moins en apparence, tout en préservant l’essentiel de la maîtrise stratégique.
 
Commençons par le terme : comment traduire de la façon la plus pertinente cette formule galvaudée de « soft power » ? Tout bien considéré, la notion de « puissance diffuse » semble correspondre au mieux à cet ajustement dans l’exercice du pouvoir.
 
Pour saisir la substance et l’actualité de ce nouveau mode d’influence et d’action, nous avons examiné deux cas très différents. 
 
- Les Etats Unis sont l’exemple le plus évident, et il n’est pas surprenant que Jo Nye, expert en stratégie, puis membre de l’administration Clinton et maintenant professeur à Harvard, soit devenu l’inventeur et le théoricien de ce « soft power » : il s’agit en fait de relancer le « leadership » américain en recomposant l’interaction entre les différentes composantes de la puissance américaine. L’an dernier, au cours de notre table ronde à Chambord sur le thème « Puissance, influence et ordre », nous avions constaté que, dans un monde désormais qualifié de multipolaire, les Etats Unis continuaient en fait de pratiquer un unipolarisme masqué, désormais moins militaire mais tout aussi efficace, par le biais juridique des lois américaines.
 
- Cette année, nous avons poursuivi notre réflexion en analysant une tout autre forme de puissance diffuse, celle de l’Arabie saoudite. On pourrait certes faire valoir qu’à Washington comme à Riyad, pétrole et religion font bon ménage. Mais il faut plutôt considérer les instruments, et en particulier le rayonnement de l’université de Médine, qui a formé trente mille cadres religieux en trente ans, ou encore les soutiens directs ou indirects des fondations « privées » saoudiennes dans la formation et l’émergence d’Al Qaida.
 
Plutôt que de s’enfermer dans ce paradigme de la puissance recomposée, certes très présent, mais voué à la répétition du même sous d’autres formes, il nous a semblé nécessaire de changer de perspective en replaçant l’économie dans le cadre plus large de la vie culturelle et de l’évolution des sociétés. Plusieurs pistes ont été tracées, que je peux seulement évoquer : l’entreprise doit d’abord être considérée comme une communauté de confiance entre des personnes ; la culture entrepreneuriale a fortement évolué au cours des dernières années, autour de la « responsabilité sociale de l’entreprise », et ce processus se poursuit : on voit ainsi de grandes entreprises prendre en compte leur rôle global pour corriger les effets de la dérégulation en s’imposant des normes environnementales ou sociales plus fortes que celles des Etats.
 
Mais il nous a semblé qu’il fallait aller plus loin, et aborder le rapport entre économie et culture dans sa dimension anthropologique, car le destin de l’homme est en cause. A nouveau, je ne peux que citer nos principaux repères :
d’abord le besoin d’enracinement, qui inclut l’éducation, cet élément si central de la tradition confucéenne, et donc les divers registres de l’enseignement, de ses contenus et de la formation ;
ensuite, dans un monde où le provisoire a trop de place, l’expérience de la fragilité et de la contradiction, mais aussi de l’interdépendance doivent être pris en compte ;
il faut enfin mener un travail d’ordre symbolique pour maîtriser la violence sous ses diverses formes. 
 
Le discernement de cet enjeu anthropologique passe nécessairement par le dialogue, qui engendre les partenaires, et non l’inverse. C’est pourquoi il faut préférer le pluriel au multiple, car ce dernier, notamment dans l’approche dite « multiculturelle », part de l’idée que l’unité est désormais impossible. Travailler sur le pluriel, c’est au contraire rechercher l’unité dans la diversité et engager un « parcours de reconnaissance » de l’autre, pour reprendre le titre du dernier ouvrage de Paul Ricœur.
 
                                                          *     *     *
 
Comment conclure, alors qu’au terme de ces trois jours très denses, nous avons le sentiment d’avoir trop peu avancé dans le chemin tracé par notre sujet ? Il est clair que nous devrons poursuivre, d’une façon ou d’une autre.
 
Dans l’immédiat, je reprendrai l’idée d’alliance des civilisations, avancée au cours de nos discussions. Nos amis Zhao Tingyang et Huang Ping avaient déjà proposé un tel projet à la fin de notre deuxième table ronde, à Beidahe, pour la France et la Chine. Nous avons ajouté cette fois-ci qu’il faudrait ensuite l’élargir à l’Europe et à l’Asie, pour former peut-être, peu à peu, une civilisation mondiale.  Nous sentons qu’il faut travailler dans cette direction, mais nous reconnaissons aussi que ce n’est pas simple, et qu’il faudra avancer avec prudence. Parmi les fondamentaux, on peut notamment penser aux droits de l’Homme, cette version séculière de la transcendance, aux religions, à la citoyenneté, mais nous avons déjà débattu très librement de ces sujets, dans un climat de confiance. Quant aux aspects politiques, économiques et sociaux, ou encore sur la sécurité, nous n’avons pas la même relation avec les Etats Unis, mais nous avons aussi des appréciations comparables sur divers aspects de la société américaine. Nous pouvons donc considérer qu’à notre modeste échelle, ce travail de rapprochement en vue d’une alliance d’ordre stratégique au sens le plus large a déjà commencé, et cette rencontre très riche nous a beaucoup apporté.
 
 
Pierre Morel